Dynamisme du cinéma marocain

LE DYNAMISME DU CINÉMA MAROCAIN

par Mohammed Bakrim

« (…) Le cinéma marocain s’épanouit et montre un nouveau visage en termes de production mais aussi en termes de renouvellement de génération avec l’arrivée de jeunes cinéastes. C’est ce que l’on a qualifié de dynamique du cinéma marocain. Quelles en sont les principales caractéristiques ? Quelles en sont les causes ? Ce dynamisme se décline au moins à travers trois aspects la régularité ; la visibilité ; la diversité. 


Régularité : depuis quelques années déjà le cinéma au Maroc connaît un rythme de croissance régulier : huit, dix, douze, quinze longs métrages par an. Cela s’insère dans une stratégie qui vise (perspectives du Centre Cinématographique Marocain) à l’horizon 2017, à une moyenne de 28 longs métrages par an. Le court métrage bénéficie également de cette embellie ; en 2010 le record de 80 films courts a été atteint…

 

Ils sont révolus les temps où cette cinématographie se ramenait à une moyenne d’un film et demi par an ! Le Maroc était à la traîne sur le plan régional et continental. Aujourd’hui, il est en position de leadership aussi bien sur le plan maghrébin qu’arabe. La douzième édition du festival national qui s’est tenue à Tanger (Janvier 2011) a vu la participation de 19 longs métrages en compétition officielle. Pour répondre à cette régularité, le festival a d’ailleurs décidé de réviser sa périodicité, il est désormais annuel depuis 2007.

Visibilité  : Cette production régulière est de plus en plus visible. Le film marocain est vu et d’abord chez lui. C’est une donnée essentielle qui marque un vrai tournant dans la jeune histoire du cinéma marocain. Depuis trois ans ce sont pratiquement deux, trois films marocains qui arrivent en tête du box office national ; pour 2006, par exemple, c’estMarock le premier long métrage de la jeune cinéaste Laila Marrakchi qui est arrivé en tête devant deux autres films marocains, La Symphonie marocaine de Kamel Kamel et Les Ailes brisées de Majid Rechich…en 2007 ce sont deux autres films marocains, Les Anges de Satan de Ahmed Boulane et Nancy et le Monstre de Mahmoud Frites qui ont réussi le plus d’entrées. Et en 2008 Lola de Nabyl Ayouch est arrivé en tête. En 2009, Casa negra de Nourdine Lakhmari et Amours Voilés de Aziz Salmi ont pulvérisé les recors établis.

 

Et les premiers chiffres de 2010 montrent que Le Clandestin, une comédie popluaire de Said Naciri est arrivé largement en tête dépassant par exemple Avatar… Cette belle performance des films marocains leur permet d’occuper en 2008 et ce pour la première fois de l’histoire, la deuxième place au box office par nationalité. Le film marocain parvient ainsi a arracher près de 30 % d’audience sur son marché national. 


Mais c’est un cinéma qui est visible aussi à l’étranger notamment dans les festivals internationaux : il ne se passe pas un mois sans que le cinéma marocain ne soit l’invité d’une rétrospective, d’un spécial ou d’un panorama. (…) L’année 2009 a vu aussi des films marocains réussir des sorties commerciales en France, Espagne, Belgique, Hollande… et au Canada

 

Diversité  : Partout, là où il est présenté, une première remarque s’impose, ce cinéma est porté par une grande diversité de thèmes, d’approches esthétiques. Et c’est une diversité qui reflète un brassage révélateur de l’arrivée de jeunes cinéastes, lauréats d’écoles, autodidactes, issus de la diaspora…C’est le véritable moteur de cette dynamique. 


Comment est on parvenu à cette situation ? Qu’est-ce qui pourrait expliquer ce dynamisme ? Je formule une explication basée sur la conjugaison de trois facteurs : 
L’existence d’une tradition cinéphilique qui fait qu’au Maroc le cinéma est chez lui. Une tradition qui a connu son âge d’or dans les années 70 avec notamment le mouvement des cinés clubs qui ont porté la culture cinématographique très loin dans le pays profond ; mouvement qui a produit ses figures emblématiques dans les domaines de l’animation et de la critique cinématographique. 


L’existence d’une génération de cinéastes pionniers qui ont résisté à la traversée du désert et qui ont permis que le cinéma reste un horizon professionnel possible. Ce sont eux qui ont assuré au cinéma son ancrage dans notre paysage culturel. Dès le début des années 60, en effet, des jeunes sont allés étudier le cinéma en Paris, à Lodz, à Rome, à Moscou…ils sont rentrés défendre un cinéma en symbiose avec les attentes du pays ; ils ont assuré le démarrage des premiers films institutionnels ; ont produit leurs premières oeuvres de fiction souvent dans des conditions difficiles mais qui ont donné lieu à des films devenus des références aujourd’hui pour la nouvelle génération. 


L’existence d’une réelle volonté publique d’aider le cinéma  ; volonté illustrée par le Fonds d’aide à la production cinématographique devenue depuis 2004 l’avance sur recettes et dont l’enveloppe atteint aujourd’hui les 6o millions de dirhams (6 millions d’euros). Une commission indépendante nommée pour un mandat de deux ans, se réunissant en trois sessions annuelles et délivrant son verdict soit sur des projets en scénarios soit en films déjà produits (aussi bien pour le long que pour le court). 


Le Maroc continue à être une destination privilégiée pour les productions internationales  ; en 2008, un milliard de dirhams (10 millions d’Euros) ont été investis dans l’économie marocaine par cet apport. Ouarzazate est le fleuron de cette dimension international ; elle offre des atouts naturels, humains et professionnels qui permettent à notre pays, malgré une concurrence de plus en plus rude, d’accueillir des productions prestigieuses. Des cinéastes de renommée internationale (Martin Scorsese, Oliver Stone, Ridley Scott…sont devenus de véritables amis du Maroc où ils viennent tourner souvent). Le succès du fes-tival international du film de Marrakech est une autre preuve de la visibilité internationale du Maroc dans la planète cinéma. 


L’ensemble de ces éléments constitue aujourd’hui un écosystème qui rend possible l’émergence d’une véritable industrie du cinéma, option non seulement légitime mais totalement crédible. L’engouement constaté des jeunes pour les métiers du cinéma constitue une garantie d’avenir. On assiste en effet à une très forte demande émanant de jeunes voulant embrasser la carrière de cinéma. Ce qui fait de la question de la formation l’un des premiers points à l’ordre du jour pour les années à venir. (…) 


Cet engouement, cet intérêt public et culturel pour le cinéma s’explique fondamentalement par la nouvelle place acquise par le cinéma dans la production artistique. On peut affirmer sans risque d’erreur que le cinéma constitue aujourd’hui la première forme d’expression de l’imaginaire collectif de la société marocaine. Le public commence à se familiariser avec les productions cinématographiques locales retrouvant des codes et des figures récurrentes le fidélisant sur la base d’un contrat de communication narratif et esthétique explicite. Le cinéma marocain n’est plus un concept. Il n’est plus une abstraction. C’est désormais un vecteur d’expression avec des représentations sur la société marocaine accompagnées de surcroît de la découverte du plaisir du récit. (…) 


C’est un cinéma populaire qui n’hésite pas à puiser ses thématiques dans l’actualité immédiate, dessinant de grands axes de signification sur lesquels s’établit un consensus social : le statut de la femme, l’émigration clandestine… par exemple. Il y a toute une tendance du cinéma marocain porté par des scénarios de proximité où les ingrédients de la vie quotidienne forment la base du ressort dramatique (les films de Mohamed Smaïl, Hassan Benjelloun, Saad Chraïbi, Hakim Noury…).

 

(...) Ali Zaoua était l’expression de l’irruption de la société civile comme composante du débat public. Le film ayant convaincu par la force de sa thématique et a séduit par sa démarche esthétique originale. Comme ce fut le cas aussi avec les films qui ont abordé les années de la répression politique dans les années 70. On peut même dire à ce propos que le cinéma joua un rôle précurseur avec des approches différenciées de la question de la mémoire. (…) 


D’autres cinéastes, notamment de la nouvelle génération, mettent l’expression cinématographique au service de la diversité culturelle du pays avec une ouverture sur la langue amazighe (berbère) qui est la langue originelle du pays. (…) Cet intérêt pour les grands sujets de société n’occulte pas des films qui investissent le champ de l’intime. Le vétéran Latef Lahlou dans Les Jardins de Samira aborde un sujet délicat relevant de l’intimité du couple avec une approche sensible sans extravagance ni bavardage. Un regard d’une grande finesse sur la solitude et la détresse sentimentale d’une jeune femme. 


Globalement, la tendance dominante au sein du cinéma marocain permet de circonscrire des éléments de stabilisation esthétique autour de trois paramètres qui pourraient aider à caractériser le cinéma marocain contemporain : 


L’émergence de la figure de l’acteur, notre cinéma a de plus en plus ses têtes d’affiche, ses comédiens populaires qui fonctionnent aussi comme vecteur de marketing.

Un nouveau statut pour le scénario  ; la question de l’écriture retrouve tout son intérêt illustré par l’instauration d’une aide au développement de scénario .

La prépondérance de la scène au détriment du plan comme principe d’écriture. La mise en scène des films, elle-même, connaît un nouveau recentrage. Si le cinéma des années 70 était estampillé cinéma du plan, celui qui assura le tournant des années 90 mise sur des segments narratifs plus larges, sur la scène comme entité de base du récit. (…). »

 

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